Les lois de la République islamique d’Iran établissent une misogynie d’Etat : La femme vaut officiellement la moitié d’un homme. Pourtant, la réalité contredit la volonté d’un pouvoir anachronique. Les Iraniennes, visibles et très éduquées, n’ont jamais abdiqué. Au point de concentrer sur elles toute l’attention et la violence du régime.
Ecrire sur les femmes et l’Iran, c’est d’abord écrire sur un paradoxe. Dans cette république du Moyen Orient, le statut juridique des femmes est synonyme de néant. Les textes de loi basés sur la charia infériorisent et diabolisent la femme. Ainsi en est-il de l’article 330 du code pénal qui énonce : « Le prix du sang d’une femme vaut la moitié de celui d’un homme ». Une discrimination officielle qui n’échappe pas au domaine civil. Outre les énormes difficultés auxquelles sont confrontées les femmes qui souhaitent initier un divorce, elles doivent aussi compter sur l’accord de leurs époux, lorsqu’elles sont mariées, pour exercer une profession. Aux dires des Mollahs, il s’agit de préserver la pureté de la femme, qui trop libérée, serait source de tous les vices.
Une vision éminemment rétrograde aggravée par la légalisation de la polygamie ou du mariage temporaire. Une femme adultère risque la lapidation. Un homme peut lui choisir d’épouser plusieurs femmes sans consulter la première ou les suivantes.
Autoritaire ? Ridicule ? Il ne fait aucun doute. La dernière polémique sur la vente des poupées Barbie en souligne l’ampleur : début janvier, les autorités de Téhéran ont décidé de faire appliquer plus strictement le boycott des poupées blondes, décrété en 1996 afin de protéger la population de la culture occidentale, qui pervertirait les valeurs islamiques.
Paradoxalement, les Iraniennes sont loin d’être des actrices de second plan. « Ce sont des citoyennes actives. Elles ont un rôle économique de plus en plus important, et sont au premier rang de la contestation », souligne Chahla Chafiq (1), écrivaine et sociologue iranienne exilée en France. Elles sont d’abord plus nombreuses que les hommes. La guerre Iran/Irak des années 1980 et les évolutions démographiques communes à tous les pays du monde l’expliquent. Mais elles sont aussi bien mieux éduquées. Les femmes composent plus de 60% des rangs universitaires car elles réussissent davantage aux concours d’entrée.
De plus, bien obligés de faire face à la natalité importante des années 1980 alors même que la guerre épuisait les ressources économiques, les dirigeants iraniens ont poursuivi la politique de planification familiale initiée sous le Chah. En 2005, les statistiques révèlent une moyenne de 3,7 enfants par femme contre 6,8 il y a 30 ans.
Enfin, note Azadeh Kian-Thiébaut, sociologue et directrice du centre d’études féministes (CEDREF) de l’université Paris-Diderot, « si l’âge légal du mariage féminin est fixé à 13 ans, l’âge moyen pour les jeunes femmes est de 24 ans. Car elles vont à l’école et n’acceptent plus de se marier avant d’avoir au moins obtenu leur bac. C’est un fait aujourd’hui généralisé à toute la société iranienne ».
Reste que ces chiffres doivent être analysés avec prudence. Car sortis du contexte iranien, ils ne sauraient montrer les violences dont sont quotidiennement victimes les femmes. Surdiplômées, elles ne peuvent toutefois prétendre à l’emploi de leur choix. Elles sont très présentes dans l’enseignement car, avant l’université, la mixité est interdite au sein des établissements scolaires.
Mais le sommet des hiérarchies n’est jamais occupé par les femmes reléguées à des postes sous qualifiés pour leurs prétentions. De plus, face à l’accroissement du nombre d’étudiantes, aujourd’hui plus de 2 millions en Iran, le pouvoir a mis en place il y a trois ans une loi de quotas pour l’entrée des hommes à l’université.
Et face au chômage endémique, 25% officiellement, les femmes sont évidemment mises de côté. On privilégie les hommes. Le taux d’activité officiel des femmes est ainsi de 12%. Une donnée identique depuis plus de trente ans. Toutefois, devant la nécessité de survenir aux besoins du foyer, nombreuses gagnent leur pain quotidien dans l’emploi informel, tissant des tapis et les vendant au marché par exemple.
Veuves ou divorcées, les femmes cheffes de famille doivent assumer le quotidien. Mais dans un contexte économique peu favorable, elles sont les premières touchées par la pauvreté. L’une des conséquences est l’augmentation de la prostitution, l’autre le développement du suicide. La province d’Ilam où plus de 50% de la population vit sous le seuil de pauvreté est particulièrement touchée par l’augmentation du nombre d’immolations de femmes par exemple.
Pourtant la combativité des femmes ne s’est jamais essoufflée. Et ce depuis 1979, date du renversement du Chah et de l’instauration de la République islamique. Au lendemain de la révolution, le port du voile a été déclaré obligatoire. « Dès mars 1979, les femmes se sont rendues dans la rue pour contrer le régime islamiste, explique Chahla Chafiq. Elles n’avaient pas fait la révolution pour revenir en arrière. L’un des mots d’ordre était : la liberté n’est ni orientale ni occidentale, elle est universelle ». Depuis, elles n’ont jamais abandonné la contestation.
Il a d’abord s’agit du phénomène appelé « mauvais voile » qui perdure aujourd’hui. Les femmes ont porté leur voile de façon désinvolte, laissant passer les mèches de cheveux, découvrant la nuque, choisissant des voiles colorés et coquets. A l’approche de chaque été, la police de sécurité morale arpente les rues iraniennes pour contrôler le bon usage du voile. Toute femme portant mal son voile peut être condamnée à une amende et à recevoir 74 coups de fouet.
Mais la résistance se poursuit. « Tout au plus, la police des moeurs peut faire appliquer le hijab islamique dans les rues principales. Dès que nous nous éloignons, on s’habille comme on veut », déclarait Saïdeh au Los Angeles times en mai 2010.
Depuis 30 ans, les Iraniennes n’ont cessé de chercher les moyens pour obtenir la reconnaissance de leurs libertés et de leur égalité. Dans un premier temps, les femmes religieuses notamment, ont décortiqué le Coran pour prouver aux Mollahs que les écrits saints ne les reléguaient pas au rang de sous-hommes.
Mais s’appuyer sur la loi islamique pour leur combat n’a pas servi les femmes. Car comme l’a déclaré l’avocate et prix Nobel de la paix en exil à Londres, Shirin Ebadi, « les droits humains constituent un seul et unique concept et ne peuvent être distingués en tant qu’islamiques ou non islamiques ». Ainsi depuis la fin des années 1990, le féminisme laïc s’est développé. La jeune génération notamment prône une séparation de l’église et de l’Etat, seule possibilité pour parvenir un jour à une égalité homme-femme.
Pour Chahla Chafiq, « l’islamisme est à l’épreuve du genre » aujourd’hui. Le régime n’a pas suivi les évolutions de la société qui s’est modernisée malgré la pesanteur du dogme édicté par les Mollahs. Au point d’être de plus en plus fragilisé. Sur ce point, Ahmad Salamatian, ex-député iranien en exil, estime que « le pouvoir est devenu anachronique par rapport à la société. Et face à la vague de féminisation qu’elle connaît, le régime s’affole et érige de plus en plus de barrages ». Dernier exemple en date, le bannissement de l’actrice Golshifteh Farahani pour avoir dévoilé un sein nu à l’occasion d’un clip de présentation des nominés aux Césars 2012.
Lors des dernières grandes manifestations qui ont ébranlé l’Iran, en 2009, suite à la réélection contestée du président Ahmadinejad, les femmes ont été en première ligne. Et elles ont aussi été les plus réprimées. Mais le pouvoir par son acharnement traduit en réalité son échec à les faire taire. Pourtant, contrairement aux récentes révoltes arabes, les millions de personnes qui ont protesté en Iran en 2009 ne sont pas parvenus à renverser le régime.
Face à l’intensité de la répression, les opposants réfléchissent à une alternative crédible, sachant bien depuis 1979 que toute révolution n’est pas synonyme de progrès. Les femmes notamment sont particulièrement présentes, dans le milieu de la culture ou sur internet.
Elles et d’autres hommes du mouvement féministe en Iran ont, par exemple, lancé la pétition « 1 million de signatures pour le changement et contre les lois discriminatoires » en 2006 (http://www.we-change.org/english/). Leur combat est douloureux mais les femmes ont, petit à petit, réussi à fragiliser le carcan politique mis en place par le pouvoir. Il est pourtant loin d’être achevé. Car outre l’impasse politique iranienne actuelle, il faudra ensuite du temps pour convertir les hommes, élevés dans une culture viriliste et misogyne, à l’égalité des sexes.
Fanny Costes
(1) Auteure de Islam politique, sexe et genre, A la lumière de l’expérience iranienne, éditions PUF, 2011.
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