Vero et Manon, Manon et Véro. Les deux amies ne partagent pas seulement une solide amitié, elles ont en commun une addiction au grand reportage. Et livrent aujourd’hui les causes et les dessous de leur intoxication dans un ouvrage aussi passionnant que drôle : Carnet de reportages du XXIe siècle.
Sous ce titre bien sérieux se cache la passion de l’ailleurs, des anecdotes peu communes, et surtout l’intérêt pour les autres. La trentaine à peine consommée, Véronique de Viguerie et Manon Quérouil ont déjà parcouru bien des contrées et pas les plus chics. En Irak, en Afghanistan, en Chine ou encore en Somalie, la photographe et l’écrivaine ont défié le conformisme d’un journalisme d’actu pour livrer des reportages chocs. Rencontre.
Vendredi 28 octobre. C’est dans le très cosy appartement parisien de Manon Quérouil que je rencontre les deux auteurs de Carnets de reportages du XXIe siècle. Deux jolies jeunes femmes, blondes, l’une coquette et apprêtée, alias Manon Quérouil, 31 ans, l’autre plus nature, attitude baroudeuse, alias Véronique de Viguerie, 33 ans. A l’aise, elles évoquent la genèse de leur ouvrage, bien installées dans le canapé du salon.
« Au départ, on voulait un ouvrage sur les femmes, mais on s’est rendu compte que nos reportages les plus marquants ne les concernaient pas seulement. Et c’est l’éditeur qui a eu l’idée de développer la partie « coulisses » pour apporter de la nouveauté », commence Manon. « On a vraiment essayé d’aborder notre travail sur le terrain avec humour, ou du moins avec auto-dérision, ajoute Véronique. On voulait le faire comme si on en parlait à nos amis ou à des personnes extérieures et pas à nos confrères. »
Et du recul il en faut pour être grand reporter. Elles ont donc décidé de faire partager leur expérience sans jamais idéaliser. « On aimerait ne raconter que les succès, le glamour du reportage, mais il y a aussi et surtout l’envers du décor. Se faire pigeonner, enfumer, planter ou balader, c’est aussi ça les risques du métier. Il faut accepter d’être plus souvent Pierre Richard que James Bond », écrivent-t-elles, dans leurs commentaires backstage, de leur reportage sur les forçats du high-tech en Chine. Un mélange de dérision et d’honnêteté qui fait mouche chez le lecteur. Au fond, avec cette approche, on entrevoit deux femmes professionnelles bien sûr, mais avant tout humaines. Ce ne sont pas des soldats de l’information. Entre les lignes, ce sont non seulement des histoires de vie qu’elles livrent mais aussi un peu de la leur.
Une immersion immédiate dans le grand reportage
Le grand reportage, elles n’en rêvaient pas petites. Mais leurs histoires familiales, leurs voyages et surtout leur rencontre en Afghanistan en 2004 les y ont amenées petit à petit. Et en 2006, elles se lancent. Sans passer par la case départ, c’est dans les rues du monde qu’elles iront. Une immersion immédiate dans le grand reportage. Rien que ça ! Véronique a conservé quelques contacts au Lincolnshire Echo à Lincoln, en Angleterre, où elle a occupé un poste de photographe. Et Manon rappelle ceux qu’elle avait côtoyé en stage à Match. Elles agressent toutes les rédactions susceptibles d’acheter leurs sujets. Et, sans être épargnées par les déceptions, finissent par publier pour aujourd’hui vivre de leur passion.
« Un jour j’ai dit : j’arrête ! J’en peux plus, raconte Manon Quérouil. Et Véro a pris une feuille de papier et m’a dit : allez combien il te faut pour vivre par mois ? Bon, en renonçant à mes sacs Vanessa Bruno, je peux vivre avec 1000 euros. On s’est donc dit allez, il faut donc faire tant de grands reportages par an, toi tant de piges photo et moi tant de piges écrites. Et véro de me dire : tu trouves pas que l’objectif est réalisable ? On se donne un an. Et au bout d’un an, on l’avait largement réalisé ».
Au quotidien, être grand reporter c’est donc d’abord et avant trouver de bonnes idées de sujets et réussir à les vendre. Mais une fois passée la phase commerçante et éminemment stressante du métier de freelance, c’est le terrain qui compte. Manon et Véronique ont choisi l’Afghanistan au départ. Elles connaissaient l’endroit.
Mais pour rester dans la vague, elles ont dû chercher ailleurs ce que les journaux attendaient d’elles. Elles sont donc parties en Somalie à la rencontre des pirates, ou en Irak suivre les pilleurs de tombe. Le scoop mêlé au danger, au quasi impossible et évidemment à l’humain, voilà leur marque de fabrique. N’en déplaise aux rédacteurs en chef comme Aymeric Mantoux. « Des empêcheuses de penser en rond, voilà ce que sont Véronique et Manon. Manon et Véronique, des prénoms qui claquent au vent comme la bannière d’un duo d’irréductibles journalistes qui refusent de se laisser broyer par la mécanique de l’actualité », écrit celui qui a notamment publié leur reportage sur les hommes-flèches du Sud-Soudan, dans les pages de l’Optimum.
Aimer les gens
Toutes deux sont donc, on l’entend, dotées d’un esprit aiguisé. Mais à les lire et les écouter, pour faire ce métier, il faut avant tout « aimer les gens ». Elles en évoquent des anecdotes, drôles quelques fois, émouvantes souvent. Face à moi, Véronique de Viguerie se rappelle : « Quand on était au Mali, on dormait à la belle étoile dans le désert avec les touaregs. Quand ils cuisinaient, on était avec eux autour du feu. Ils partagent avec nous leur quotidien. Ce sont des moments rares. Donc quand ça se produit, il faut juste en profiter ». Et Manon de se souvenir d’un sujet sur les conditions des femmes, dix ans après le départ des Talibans en Afghanistan : « Il y avait notamment une femme qui s’était fait couper le nez et les oreilles par son mari. Ce sont des moments horribles parce qu’on se dit qu’on ne sert à rien. En plus, elle est persuadée que ça va changer sa vie de raconter la sienne, et tu ne peux pas lui faire croire ça. Tu peux juste l’a traiter avec beaucoup de considération. Y’a pas que les moments de grâce, y’a souvent des choses très lourdes et très tristes ».
Me vient alors cette très évidente interrogation : est-ce difficile d’être une femme grand reporter ? Avec les rédac chef pas de souci. Et sur le terrain ? « On sait bien qu’en Afrique les rapports homme-femme sont bien plus détendus qu’au Moyen Orient par exemple. On apprend ça au fur et à mesure. Mais nous ne sommes pas différentes en reportage qu’à Paris, estime Manon. Etre naturelles, c’est ce qu’il y encore de mieux. Jouer des rôles non, mais pousser certains aspects de notre duo de blondes, quiches et inoffensives pourquoi pas, selon les situations. Au final on reste ce qu’on est ». Quant à porter un message particulier parce qu’elles sont des femmes, elles s’en défendent. C’est certainement plus dans les sujets qu’elles traitent et la façon dont elles les abordent qu’on pourrait noter une sensibilité et des interrogations propres à des femmes sur d’autres femmes. « Mais pas de militantisme…il faut s’en garder dans notre métier », prévient Manon.
Amies et collègues, leur duo, elles en sont fières. Et prévoient de retourner en Somalie d’ici la fin décembre. A l’avenir, elles verront. Pour Manon, viendra peut-être le temps de passer de l’autre côté. Elle s’imagine bien rédactrice en chef. Pour Véro, c’est moins évident. Barouder, c’est une sorte d’instinct physique. « Mais, souligne-t-elle, je n’ai pas envie de partir blasée ou à reculons. Je ne garderai pas toujours cette fraicheur. Ce jour-là, il faudra penser à faire autre chose ».
Nina Chauvet
Revoir le reportage de Teva sur Manon Quérouil et Véronique de Viguerie
Carnet de reportages du XXIe siècle, Photos Véronique de Viguerie, textes Manon Querouil-Bruneel, Préface Adrien Jaulmes, aux éditions Verlhac, 19,95 euros.
Mots-clefs : afghanistan, Carnet de reportages, grand reportage, Grand reporter, Manon Quérouil, pirates, Somalie, Véronique de Viguerie


