Serge Daniel : « le clandestin est un assassin du temps »

By ninachauvet

Serge Daniel GbogbohoundadaSerge Daniel Gbogbohoundada est journaliste au Mali. Lors de reportages dans le Sahara, il a découvert le paysage effrayant des « villages de clandestins ». Des clandestins prêts à tout pour quitter leur pays d’origine. Fuir la honte, la misère et atteindre l’Europe. Un rêve qui s’avère le plus souvent être un cauchemar. Comme l’explique Serge Daniel, aucune loi ne pourra les arrêter, sinon la mort. Une réalité au centre de son livre d’enquête, Les routes clandestines.
Repenser les politiques de co-développement et lutter contre les mafias clandestines sont les premiers éléments de réponse. L’Afrique n’est pas vide de talents, bien au contraire. Du temps et de l’initiative, voilà les remèdes pour faire que ce magnifique continent accueille au lieu de repousser.

Pourquoi avez-vous décidé de mener cette enquête, qui s’est avérée être un véritable périple pour vous-même ?

Il y a eu deux déclics. Un jour, j’étais en reportage dans le Sahara pour y analyser les problèmes d’islamisme. A la frontière entre le Mali et l’Algérie, dans une localité du nom de Tinzaouaten, je suis tombé sur ces hommes installés dans une sorte de no man’s land, avec des ghettos de Nigérians, de Camerounais, etc…Ils avaient été refoulés d’Algérie, ou venaient du Mali pour aller vers l’Algérie. Ces deux types de clandestins voulaient continuer le chemin vers l’Europe ou retenter une nouvelle fois leur chance. Il s’agissait de tout, sauf de rentrer chez eux.
Le deuxième déclic s’est produit après après avoir vu un clandestin, toujours au nord du Mali, qui n’avait plus d’eau à boire. Il était en panne. Mais ne se décidait pas à retourner en arrière.

Le problème était simple. Je me suis rendu compte très tôt que le clandestin est un assassin du temps. En Europe, le temps nous assassine. Nous avons toujours des rendez-vous, des courses à faire…Mais sur les routes de l’immigration clandestine, le clandestin est cette personne qui peut rester un jour, une semaine, des mois, des années sur un lieu avant d’atteindre un autre, sans même parfois rejoindre son but final.
Je me suis donc rendu compte que si je voulais faire quelque chose de sérieux, il fallait que je prenne du temps.
De plus, je ne pouvais pas mener l’enquête d’un seul trait. Car j’avais d’autres activités. Je suis journaliste pour l’AFP et RFI au Mali.

Comment les candidats à l’immigration procèdent-ils pour atteindre leur pays d’arrivée?

Il existe un triptyque sur les routes clandestines : il y a les transporteurs, les hébergeurs et les passeurs. Le passeur, s’il est un peu le nœud de l’affaire, ne peut rien faire sans les deux autres. Sans transport ni hébergement, il n’y a pas d’immigration clandestine. C’est la raison pour laquelle on parle de filière.
Il y a ensuite quatre ou cinq types de filières d’immigration en Afrique. La traversée de la mer, ou l’escalade des enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta en font partie.
Dans la ville nigériane d’Agadez, ou la ville malienne de Gao, les clandestins se regroupent. L’objectif est d’aller à chaque fois vers le sud de l’Algérie dans la localité du nom de Tamanrasset. L’une des possibilité est de se diriger vers Ceuta et Melilla, que les clandestins appellent les PMB (petits murs de Berlin).
Le trajet d’Agadez ou de Gao jusqu’aux enclaves prend de deux semaines à sept ans. Car sur les routes de l’immigration, le clandestin n’a parfois plus les moyens de continuer. Il peut donc devenir rabatteur de clandestins à son tour, ou exercer un tout autre métier afin de passer une nouvelle frontière.

Passeurs et rabatteurs estiment, à plusieurs reprises dans votre livre, qu’ils ont le devoir d’aider ces hommes et femmes à partir…

Oui. Car les clandestins partent pour vivre. Alors que rester sur le continent c’est mourir.
Il y a notamment celui est au chômage, qui veut améliorer son quotidien. Mais les gens s’en vont aussi à cause de la pression familiale. Certaines familles se cotisent et disent à un jeune : « le sort t’a désigné pour partir. Tu vas aller nous représenter. Tu te débrouilles pour partir. Si tu n’y arrives pas, ne reviens plus ! ». Et puisque l’Africain, particulièrement, n’aime pas la honte, la mort devient pour lui une délivrance.
Sur les routes de l’immigration clandestine, en Mauritanie notamment, j’ai rencontré un jeune qui m’a dit : « je vais partir. Si j’arrive en Europe, je t’appelle. Sinon ça signifie que je suis mort ». Il ne m’a jamais appelé.

Les lois de plus en plus répressives à l’égard de l’immigration clandestine ne les arrêtent donc pas ?

Aucune loi, aucune barrière ne pourra retenir le clandestin. Il y a ceux qui veulent partir de leur pays d’origine, ceux qui sont déjà arrivés en Europe et sont en situation irrégulière, et les autres, dont on ne parle pas souvent, ces milliers de ressortissants subsahariens qui sont bloqués sur les routes de l’immigration clandestine. Ils ne peuvent plus continuer, et ils ne peuvent plus revenir.
Les solutions doivent concerner ces trois catégories de clandestin. Car si vous régularisez seulement ceux qui sont en Europe, ça créera un appel d’air. Ceux qui sont sur les routes de l’immigration seront tentés de venir. Et si vous faites venir ceux qui sont bloqués sur les routes clandestines, ceux qui sont dans leur pays d’origine seront, à leur tour, tentés par le départ.

Il faut donc d’abord lutter contre les mafias clandestines. On sait qu’après le trafic de drogue et celui d’argent, le trafic humain est le troisième trafic par ordre d’importance dans le monde. C’est un marché de 10 milliards d’euros. L’intérêt économique est donc évident. Mais les mafias ne pourraient pas exister sans une coopération entre les pays de départ, de transit et d’arrivée. Le travail doit donc être mené en commun. Et comme je l’ai déjà expliqué, les mafias reposent sur un triptyque. Démantelez l’un des trois éléments qui les composent, et elle ne tiennent plus. C’est relativement facile.

Aujourd’hui les pays traversés par l’immigration clandestine sont coupables…

Je parle de coresponsabilité. Selon moi, les premiers responsables sont d’abord les pays de départ. Prenez les Constitutions de ces pays et leurs lois fondamentales : il y est dit clairement que les gouvernants s’engagent à assurer le bien-être du peuple. Ensuite, on trouve les pays d’arrivée. Il faut souligner, au cas où on ne le saurait pas, que les Africains qui viennent de pays francophones se dirigent vers les pays francophones d’Europe, de même pour les anglophones. La colonisation, le poids de l’histoire l’expliquent. D’où une responsabilité partagée par le Nord.

Les réponses du Nord n’ont rien réglé ?

C’est certain. Il faut faire très attention à ce qu’on appelle aujourd’hui, en France notamment, l’aide au retour. Le ministère français de l’immigration et de l’identité nationale estime qu’il y a un pic de l’aide au retour, mais c’est normal. Nous sommes en février, c’est l’hiver et il fait froid. Certains repartent avec cette aide pour revenir plus en force.
Les immigrés clandestins envoient plusieurs centaines de millions d’euros dans leur pays d’origine, c’est bien plus que l’aide des pays européen versée aux pays de départ.
Il faudrait sans doute réorganiser cette aide-là d’abord. Actuellement, elle va généralement dans la consommation, et ne créé ni emplois, ni projets. L’Afrique doit bouger, mais en impliquant l’ensemble des acteurs : pays de départ, d’arrivée, associations de clandestins, ONG…Il y a de plus en plus d’associations de clandestins en Afrique. Au Mali, l’AME (Association malienne des expulsés) fait une campagne de sensibilisation pour démotiver les départs. C’est ce genre d’association qu’il faut aider, car elles sont crédibles. Elles sont composées de membres qui ont eux-mêmes tenté l’aventure et ont été renvoyés au Mali.

Le rapport de la France à l’immigration semble vous gêner…

Il faut dépasser le débat politicien. Nicolas Sarkozy a mis en place un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Mais quel acte Brice Hortefeux a-t-il réalisé dans le cadre de l’identité nationale ? Aucun. Parce que tout le monde sait très bien quelle est son identité. On ne doit pas avoir de rapports incestueux avec un pays. On aime un pays, on s’y sent bien, on a envie d’y vivre, on est Français ou toute autre nationalité.
Pour ma part, j’aime l’Afrique et j’aime la France aussi. Je n’ai pas envie de choisir.
Le terme même de « Ministère de l’identité nationale » est une violence sémantique qui ne règle absolument rien. Personne n’a besoin d’un tel ministère. Parler de co-développement serait plus intelligent et porteur pour tous.
L’an dernier par exemple, il y a eu 23 000 expulsions. Pensez-vous que ça fait 23 000 emplois de plus pour les Français ? Non. De plus, L’immigration africaine est d’abord intercontinentale. Les Africains vont d’abord en Afrique. Sur les 4 millions de Maliens à l’étranger aujourd’hui, plus de 3 millions sont en Afrique, et peut-être 200 000-300 000 en France.

Malgré la répression, les expulsions et surtout la mort de nombreux clandestins, les candidats au départ sont toujours aussi nombreux. Pourquoi continuent-ils de partir ? N’aiment-ils pas leur pays d’origine ?

C’est ce que j’appelle la mentalité de départ. Il y a les clandestins motivés par le départ, des non motivés motivables, des non motivés non motivables. Mais quand la motivation est là, rien ne peut empêcher le départ. Pour eux le compte à rebours a commencé. Ils sont désespérés, mais possèdent une énergie incroyable. Ils habitent des trous, mangent des rats, se prostituent…C’est la raison pour laquelle la mort est une délivrance pour eux. Il se passe des choses incroyables dans la tête d’un clandestin.

Ça m’a changé. Je suis devenu plus cartésien que jamais. Je ne peux plus dormir plus de cinq heures d’affilée. Et les clandestins ne dorment que par intervalle courte : une demi-heure, une heure maximum. La peur de se faire attraper est constante.

L’Afrique est-elle condamnée à être un continent pauvre, un lieu de départ ?

Il ne faut pas mentir : c’est d’abord un échec des Africains. Mais l’Afrique a des ressources. Elle est quasiment le seul continent dont les populations parlent au moins deux langues. On ne peut pas désespérer de ce continent. L’Africain a une capacité d’adaptation énorme. Il faut plutôt parler de cette richesse-là, et se battre pour la développer. L’Africain est plus que tout autre ouvert sur l’étranger.
Je ne suis pas un théoricien de l’immigration. Mais je m’intéresse au terrain. Il faut repenser la coopération, se battre contre les mafias clandestines. Envisager les solutions sur le long terme : commencer aujourd’hui pour avoir des résultats dans quinze ans !

Propos recueillis par Nina Chauvet

Mots-clefs : , , , , , , ,

Une réponse vers «Serge Daniel : « le clandestin est un assassin du temps »»

  1. lepek dit :

    Je suppose que ce commentaire est à l’intention de Serge Daniel.
    En lui souhaitant une bonne continuation (Nina):

    bravo pour vos commentaires et explications de ce jour (mardi 4 mars)
    à la radio suisse romande. je vais lire votre article et me procurer votre livre.

Laisser un commentaire