Alors que le Kenya a amorcé un tournant démocratique après les élections de 2002, il souffre aujourd’hui d’une instrumentalisation ethnique par les partis politiques. Si parler de génocide est exagéré, le pays est traversé par de graves violences et menacé de blocage institutionnel.
700 morts, entre 150 000 et 250 000 déplacés selon les chiffres, et une hausse des viols. Le Kenya connaît un début d’année 2008 dramatique. En cause, les résultats de l’élection présidentielle rendus publics le 27 décembre.
Mwai Kibaki, président sortant, est réélu avec 4,5 millions de voix contre 4,3 millions à son adversaire Raila Odinga. Mais les preuves de fraude sont évidentes. Si le vote n’a pas été trafiqué, le décompte, lui, l’a été selon l’opposition et les experts présents. « Le groupe d’observateurs du Commonwealth a conclu que le processus après fermeture du scrutin n’avait pas été aux normes internationles. La commission électorale n’a pas réussi à établir l’intégrité du processus de comptabilisation des votes, mettant ainsi en doute la validité du résultat des élections », a précisé le secrétaire général du Commonwealth, Don McKinnon, à l’occasion de la publication le 17 janvier, du rapport de son organisation sur le processus électoral. L’Union européenne avait déjà émis des doutes sérieux aux lendemains des résultats.
D’ailleurs, les résultats partiels des élections législatives, tombés bien avant, donnaient Raila Odinga et son parti ODM (Orange democratic movement) vainqueurs. Les deux élections avaient pourtant lieu le même jour et étaient ouvertes aux mêmes électeurs. Une différence qui ne pouvait être le fait du seul hasard. A moins que les électeurs aient choisi de voter pour un parti aux législatives et pour l’autre à la présidentielle. Peu probable.
Ethnicisation de la vie politique
De plus, à côté des fraudes, la campagne présidentielle a donné lieu à une utilisation des arguments ethniques. Les Luo d’un côté, ethnie à laquelle appartient Raila Odinga. Et les Kikuyus de l’autre, ethnie de Kibaki. Ainsi dès l’annonce des manœuvres du Président sortant, le pays a souffert de violences. Si les différents spécialistes n’y voient pas l’annonce d’un génocide, ils demeurent malgré tout inquiets du tournant que prennent les évènements. Contrairement au Rwanda, qui connut un génocide en 1994, les ethnies sont plus séparées géographiquement. Les problèmes semblent se concentrer dans les provinces de rencontre entre les ethnies, autour de la capitale Nairobi ou dans la vallée du Rift notamment.
La pression internationale pousse Kibaki a entamé des négociations. Mais les suites de la crise restent floues. La tenue de nouvelles élections semble compromise par la détermination de Kibaki à rester au pouvoir coûte que coûte. La répression policière dont fait l’objet l’opposition en est le triste signe. Le 17 janvier, les manifestants pro-Odinga ont été battus par des policiers. Quatre personnes sont mortes. Et les forces de l’ordre n’ont pas hésité à jeter des gaz lacrymogènes aux abords d’un hôpital de la capitale. L’une des solutions est la tenue de nouvelles élections, celle que réclame l’opposition dirigée par Odinga. Mais Kibaki n’est pas parti pour l’accepter. Il a proposé la création d’un gouvernement de coalition début janvier. Seulement Odinga est persuadé d’avoir gagné, et semble convaincu que les manifestations de rue aboutiront à sa victoire proclamée. « Les manifestations continuent et nous n’allons ni être intimidés, ni stoppés, jusqu’à ce qu’on atteigne notre but », lançait le secrétaire général de l’ODM, Anyang Nyongo.
Cependant il ne faut pas masquer le fait qu’Odinga profite de l’ethnicisation de la vie politique. Mais le résultat des élections n’est pas juste. Et si la médiation prévue de l’ancien secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, ne fonctionne pas, il est difficile d’envisager une résolution de la crise dans l’année. Avec une assemblée majoritairement détenue par l’opposition d’Odinga et un gouvernement Kibaki, le risque est donc de voir la situation institutionnelle bloquée.
Le pays avait pourtant amorcé une phase démocratique en 2002. A cette époque, Odinga et Kibaki étaient rassemblés dans la coalition arc-en-ciel, contre le pouvoir autoritaire de Daniel Arap Moi. Mais la coalition s’est scindée il y a deux ans. Aujourd’hui, la renommée touristique du Kenya en pâtit. Et la crise touche tout le pays alors que les deux tiers de la population refusent le combat ethnique, et l’instrumentalisation politique qui en découle. Le Kenya compte 22% de Kikuyus et environ 13% de Luo. Ils sont donc loin de représenter la majorité de la population.
Nina Chauvet
Mots-clefs : élections, ethnies, kenya, Kibaki, Odinga, violences