Jean Hatzfeld : « 800 000 personnes tuées à la machette à la vue de tous !»

By ninachauvet

Jean HatzfeldLe 6 avril 1994, l’attentat contre le président rwandais Habyarimana provoquait le déclenchement du génocide. Les Hutus tuèrent en trois mois quelque 800 000 Tutsis et Hutus modérés. Plus de dix ans après, on cherche encore les responsables. L’enquête française du juge Bruguière a abouti, il y a un an, à la mise en examen de dignitaires du régime rwandais actuel, présidé par le Tutsi Paul Kagamé, accusés d’avoir fomenté l’attentat contre Habyarimana. Mais, le Rwanda a dénoncé la France, considérée comme l’une des responsables du génocide.

Jean Hatzfeld, grand reporter et écrivain, est arrivé au Rwanda après le drame. A partir de 1999, il recueille les témoignages des victimes et des bourreaux du génocide, et les publie dans deux livres : Dans le nu de la vie (2001) et Une saison de machettes (2003). Pour lui, si la France a sa responsabilité, elle n’est pas complice. Les Hutus sont les tueurs. (Entretien réalisé en décembre 2006, avant la sortie de son dernier livre La stratégie des antilopes).
Pourquoi la France est-elle mise en cause dans le génocide rwandais?

Le 22 juin 1994, la France lance l’opération Turquoise, opération très ambiguë. Son rôle était officiellement de sécuriser l’ouest du Rwanda, à la frontière avec le Congo, pour protéger les populations. Sur nos télévisions, on assiste à un exode de deux millions de personnes. Mais parmi elles, il y a tous les tueurs. Ils passent dans cette zone turquoise sous les yeux de l’armée française.

De plus, la France a accueilli délibérément des responsables du génocide. Elle a notamment accordé le statut de réfugié politique à des gouverneurs militaires hutus. C’est un non sens absolu.

La France porte donc une forme de responsabilité…

Il y a ceux qui nient tout en disant que la France ne savait rien. Ce qui est faux. Et d’autres, tout aussi radicaux, estiment qu’elle est complice de génocide. Ce n’est pas parce qu’un pays n’intervient pas, ou trop tard, qu’il est complice. En 1944 et 1945, Anglais et Américains bombardent toute l’Allemagne, mais ils n’ont pas laissé tomber un seul obus sur une ligne de chemin de fer qui menait aux camps de la mort. Ils ne sont pas complices pour autant. En France, il n’y a évidemment pas eu de décision politique préconisant ou soutenant le génocide. C’est un amas d’incompréhensions, de méandres politiques qui créé la responsabilité de la France. Mitterrand ne comprend rien, la diplomatie est passive, et on arrive à la catastrophe.

Ce génocide est-il comparable à celui des juifs ?

Il y a en effet de nombreuses analogies. Dans les deux cas, on a assisté à l’instauration d’un régime dictatorial avec un parti unique. Les discours ne cachent pas la vérité. Ils sont anti-tutsi dans un cas, et anti-juif dans l’autre. Mais ce n’est pas seulement un discours politique, il est aussi culturel. L’idée que le Tutsi est un cancrelat, qui n’a rien à faire dans la population, entre dans la tête des Hutus petit à petit dès l’école, dans les pièces de théâtre, les chansons, à la radio… Ce discours s’accompagne d’un crescendo dans les violences. En Allemagne, ce sont les expropriations, le port de l’étoile jaune, et rapidement les assassinats et les déportations. Au Rwanda, on exclut d’abord les Tutsis de l’administration et de l’armée.

C’est enfin la passivité incroyable du monde extérieur.
Mais le génocide rwandais s’est déroulé à ciel ouvert, et non dans des camps : 800 000 personnes tuées à la machette à la vue de tous !

« Rien ne pourra permettre aux Tutsis de pardonner »

 

Vous avez retranscrit les témoignages d’une dizaine de Hutus emprisonnés, dans Une saison de machettes. Comment se justifient-ils ?

Ils font preuve de mauvaise foi, en affirmant qu’ils ont été emballés par une machine. Mais, ils pouvaient refuser de tuer. Ils risquaient seulement une amende. Ce qui était dangereux c’était de dire verbalement sa désapprobation. Certains Hutus se sont farouchement opposés au génocide. Ils ont été tués dès le début.
Ils disent tous : « j’ai fait mon boulot ». Il ne s’agissait pas de chasser, il fallait se débarrasser du « problème ». Ils ont d’ailleurs tué de manière tout à fait professionnelle. Ils avaient des horaires. Ils se rémunéraient par le pillage. Ils ont tué mécaniquement. C’était presque serein. Et aujourd’hui, ceux qui n’ont pas été condamnés vivent comme avant.

Dans son livre Génocidé, Révérien Rurangwa, rescapé tutsi et exilé en Suisse écrit : « tout le monde fait comme si rien ne s’était passé. Cette hypocrisie générale empuantit l’atmosphère ». Cette nouvelle vie ensemble est-elle un leurre, ou le travail de mémoire est-il en route?

La population rwandaise est obligée de cohabiter. C’est un problème sans aucune solution. Mais les Tutsis ne peuvent pas excuser l’idée qu’on a voulu les exterminer. Ainsi, on peut faire tout le travail de mémoire qu’on veut, rien ne pourra permettre aux Tutsis de pardonner. On ne peut pas demander à quelqu’un qui a été dans les marais pendant six semaines jusqu’au cou (Jean Hatzfeld passe doucement son doigt sur sa gorge) pour échapper aux tortionnaires, de pardonner. Il a été poursuivi comme un gibier, a été humilié, a vécu nu, plein de poux, et a vu toute sa famille être massacrée. Les Tutsis ne veulent pas savoir pourquoi les Hutus ont voulu les éliminer. Ça n’a aucun intérêt pour eux, après le drame qu’ils ont vécu. Et les Hutus mentent en permanence.

Comment avez-vous pu les interroger s’ils mentent ?

J’ai décidé d’aller recueillir les témoignages de Hutus en prison. Ils avaient tué ensemble, s’étaient enfuis ensemble, et avaient été emprisonnés ensemble. Ils avaient été jugés. Il ne pouvaient pas craindre que ce qu’ils allaient dire les desservirait. Je pouvais les interroger sans aucun témoin, un par un. Et de surcroît, Ils n’avaient jamais affronté le regard des familles de victimes. Alors au début ils ont menti. Mais petit à petit ils se sont livrés.

Etes-vous retourné au Rwanda depuis?

J’y vais une ou deux fois par an. Tant que je vivrai, j’irai toujours à Nyamata, la ville où je suis arrivé en 1994. Je veux voir comment les Rwandais vivent aujourd’hui. J’ai créé beaucoup de liens. J’ai rencontré Jeannette quand elle avait 16 ans, elle en a aujourd’hui 22, et j’ai envie de la voir quand elle aura 30 ans.

Propos recueillis par Nina Chauvet (décembre 2006)

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2 réponses vers «Jean Hatzfeld : « 800 000 personnes tuées à la machette à la vue de tous !»»

  1. jeunessepangi dit :

    Je suis toujours choqué quand je vois un article sur le génocide rwandais de 1994, et ce qui me gène de plus c’est voir que le Rwanda utilise ce génocide comme un fonds de commerce.
    Il est vrai que les Hutus ont tué les tusti chez eux au Rwanda, mais ce qui pis est que les Tustis ont tué les Hutus à l’extérieur du Rwanda.
    Je le dis parce que suis moi-même témoin du massacre des hutus au Congo et surtout dans le maniema, territoire de Pangi, ville de Kalima et ses environs. Pour une petite histoire, l’AFDL qui chassait MOBUTU du pouvoir en 1996-1997 est venu avec les militaires rwandais tustis et la ville de Kalima est tombée dans la nuit du 22 au 23 février 1997. Alors de Shabunda dans le sud-Kivu jusqu’à Kindu dans la province du Maniema, les Tusti ont massacré deux fois le nombre qu’ils brandissent. Nous avons des lieux où si les chercheurs faisaient leur travail les ossements témoigneraient du chiffre.
    Sous la conduite du commandant rwandais tutsi Rurwangirwa Gérard, nous les jeunes nous avons enterré plusieurs milliers de corps à Kalima et ses environs motamment à Kingombe; Yemba,la route qui mène vers Bengo, sur la route qui mène vers la Centrale Hydro-életrique (9 soeurs religieuses hutus), à muminya vers la route Kindu, à Kandolo, à 45 Km vers Kindu……
    Pour nous, les tustis sont plus génocidaires que les hutus car ils n’ont pas retenu leur haine et ont même poursuivi les ennemis à l’extérieur du Rwanda.
    Nous avons des photos et autres effets sonores qui témoignent leur actes ignobles…

    Indiquez-nous seulement le site et vous les verrez.

    Et s’il y a un hutu qui veut avoir plus de précisions sur le massacre des hutus au Congo qu’il nous écrive à jeunessepangi@yahoo.fr

  2. ninachauvet dit :

    En écrivant cet article sur le génocide rwandais, je ne voulais en aucun cas nier les violences et les crimes dont sont victimes les Hutus au Congo. J’ai appris ceci il y a quelques mois, et je compte bien en rendre compte.
    Pourtant laissez-moi vous dire que je ne suis pas d’accord quand vous dites que le tutsis sont plus génocidaires que les hutus. Jamais on ne devrait comparer les génocidaires entre eux. Car c’est l’un des crimes les plus abjects. Selon moi,dans les deux cas, la justice doit faire son travail. Jamais une quelconque vengance ne saurait légitimer de tels actes, au Rwanda, au Congo et ailleurs…

    Nina Chauvet

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