Etats-Unis/Pakistan : l’impossible rupture

By ninachauvet

La proclamation de l’état d’urgence au Pakistan embarrasse les Etats-Unis. Malgré un discours dur en façade, Olivier Guillard et Mariam Abou Zahab, chercheurs spécialisés sur le Pakistan, estiment qu ils ne peuvent pas se passer d’un allié stratégique dans la guerre contre le terrorisme.

« Les Etats-Unis ont un discours hypocrite qui ne dupe malheureusement personne. C’est l’apanage de la politique internationale actuelle. S’ils veulent continuer à mener ce qu’ils appellent la guerre contre la terreur, le soutien du Pakistan, voisin direct de l’Afghanistan, est indispensable », souligne Olivier Guillard, chercheur à l’IRIS, spécialiste des questions pakistanaise et indienne. 90 000 soldats sont déployés à la frontière afghano-pakistanaise en soutien à l’armée américaine. Un retrait de ces troupes serait une perte trop importante.

Cette analyse souligne la duplicité du discours des Etats-Unis. La secrétaire d’Etat Condoleezza Rice déclarait, le 5 novembre, que « le mieux pour le Pakistan est qu’il revienne sur la voie de la constitutionalité et organise ensuite des élections. Il est vrai aussi que le Président Musharraf s’est déclaré prêt à renoncer à son uniforme, et cela constituerait une démarche importante ».

Un appel au calme pour sauver les apparences. Mais, après les attentats du 11 septembre 2001, le Pakistan est devenu leur base arrière dans la guerre contre les talibans afghans et Al Qaeda. En six ans, le département de la défense américaine a fourni plus de 10 milliards de dollars d’aide militaire au pays d’Asie du sud.

La guerre contre la terreur avant tout
La population nord-américaine a pourtant du mal à accepter cette alliance. Et les hautes sphères du pouvoir sont divisées. D’un côté le département d’Etat condamne le comportement autoritaire de Pervez Musharraf. De l’autre, le Pentagone affirme que la lutte contre le terrorisme international doit se poursuivre. Comme l’explique Mariam Abou Zahab, chercheuse associée au CERI, « le département de la défense a bien souligné que les mesures que les Etats-Unis prendraient contre le Pakistan ne devraient pas avoir d’impact dans la lutte contre le terrorisme. Ça veut dire qu’il n’y aura pas de suspension de l’aide au Pakistan. Ce sera symbolique. Car la très grande partie de l’aide financière fournie est utilisée dans le cadre de la guerre contre la terreur ».

Et la démocratie dans tout ça ? « Si on demandait aux responsables américains ce qui compte le plus aujourd’hui, ils répondraient tous, paradoxalement, la réussite de la guerre contre la terreur », affirme de son côté Olivier Guillard. Le Pakistan, touché par 43 attentats suicide depuis le début de l’année, n’est pourtant pas un allié très stable.

Une démarche donnant-donnant fragile
Mais dans ce jeu diplomatique, les Etats-Unis ne sont pas perdants. Musharraf sait, bien entendu, que leur alliance ne peut pas s’arrêter maintenant. Mais son maintien au pouvoir n’a vraiment été possible que grâce au soutien des Américains. Il est arrivé à la tête du Pakistan par un putsch militaire en 1999. Si la population ne s’est pas montrée opposée au personnage au début, elle a vite déchanté. La situation économique et sociale déplorable n’a cessé de s’aggraver. Et le choix de s’allier avec les Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme a fini de contrarier une population très méfiante à l’égard de la classe « politique ». « Musharraf voulait que le Pakistan apparaisse sous un jour plus favorable. Il savait très bien que les contreparties seraient sévères. Une majorité de la population lui reproche ce choix », précise Mariam Abou Zahab. « Beaucoup l’appellent « Busharraf » dans son pays. Si demain, il avait l’idée de se présenter dans un scrutin universel direct, il obtiendrait moins de 15% des voix », ajoute Olivier Guillard.

La position très sensible du Président pakistanais n’est d’ailleurs pas un problème pour les Etats-Unis. Le retour de Benazir Bhutto a été négocié sous la houppe de Washington. Ils auraient aussi des contacts avec un autre ancien Premier ministre, Nawaz Sharif. Quoique, selon Mariam Abou Zahab, ce dernier, évincé du pouvoir par l’arrivée de Musharraf, n’apprécie pas la position de vassal du Pakistan par rapport aux Etats-Unis.

A un an de l’élection présidentielle, les Etats-Unis ne peuvent pas se permettre de prendre de nouveaux engagements nationaux et internationaux forts. Ils doivent maintenir la situation telle quelle est, à leur avantage. Mais il ne faut pas croire que l’alliance de deux pays aussi différents est un mariage d’amour. « C’est du donnant-donnant. Toutefois, les Etats-Unis ne font pas vraiment confiance au Pakistan. Si demain, le pays ne leur apporte plus rien dans leur stratégie, les Pakistanais en première ligne savent très bien qu’ils les laisseront tomber. C’est ce qu’ils ont fait quand les troupes soviétiques se sont retirées d’Afghanistan en 1988 », rappelle Olivier Guillard.

Fanny Costes

Mots-clefs : , , , ,

Laisser un commentaire